La Rochelle rend hommage à la mémoire de la traite et de l’esclavage : une cérémonie marquée par des discours engagés
Le 10 mai 2025, La Rochelle a une nouvelle fois pris la tête de l’hommage national à la mémoire de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. Ce jour-là, sur l’allée Aimé Césaire, au pied de Clarisse, la ville a marqué une étape importante dans la reconnaissance de son histoire coloniale et de l’héritage de l’esclavage, une mémoire parfois oubliée mais toujours vivante.

La cérémonie a réuni plusieurs personnalités politiques, associatives, culturelles, ainsi que des membres de la diaspora afrodescendante. Parmi les figures marquantes de cet événement figurait Pierre Buteau, historien haïtien et ancien ministre de l’Éducation nationale, qui a été invité à prononcer un discours en tant que voix d’Haïti.
La force du souvenir et de l’engagement
Josy Roten, responsable de l’organisation Mémoria, a ouvert la cérémonie avec des mots forts et poignants. « Ce 10 mai est une journée pour célébrer la mémoire de ceux qui ont lutté pour la liberté », a-t-elle déclaré. Elle a rappelé que cette date marquait la 20e année où La Rochelle s’engageait à ne pas oublier les souffrances du passé et à rendre hommage aux victimes de la traite négrière.
Elle a souligné l’importance de cette mémoire, affirmant que le silence imposé pendant longtemps sur cette partie de l’histoire de la ville avait suscité une indignation croissante parmi les Rochelais. Avec la citation de James Baldwin, elle a conclu son discours : « On ne peut pas changer tout ce qu’on affronte, mais rien ne peut changer tant qu’on ne l’affronte pas. » Ce message était un appel vibrant à l’action et à la prise de conscience.
La parole haïtienne : un choix surprenant
Pierre Buteau, invité principal de cette cérémonie, a surpris l’auditoire par l’orientation de son discours. Prévu pour incarner la voix d’Haïti, il a néanmoins dévié des attentes. Aucun mot sur la traite, ni sur les figures historiques emblématiques comme Jean-Jacques Dessalines ou la bataille de Vertières, qui avaient pourtant marqué les luttes pour l’abolition de l’esclavage en Haïti. Aucune référence non plus à la révolte des esclaves haïtiens, qui avaient pourtant contribué à une des premières déclarations universelles d’émancipation.
Au lieu de cela, Pierre Buteau a choisi de mettre l’accent sur les partenariats et la coopération entre La Rochelle et Port-au-Prince, soulignant des initiatives culturelles et éducatives destinées à renforcer les liens entre les deux villes. Un discours surprenant qui a suscité quelques interrogations parmi les participants, compte tenu du contexte mémoriel de la cérémonie.
L’appel à la réparation et à la justice
Jean-François Fountaine, maire de La Rochelle, a pris la parole en rappelant son engagement pour la reconnaissance de la dette historique envers Haïti. Il a réaffirmé son soutien aux démarches entreprises pour demander la réparation de la dette imposée à Haïti après sa déclaration d’indépendance. Selon lui, la France a un devoir moral envers Haïti, un pays qui a été privé de ses ressources au nom de la reconnaissance de son indépendance. « Haïti a besoin de ces ressources pour se reconstruire », a-t-il insisté.
Olivier Falorni, député de La Rochelle, a poursuivi en soulignant l’importance des idéaux portés par la Révolution française et la manière dont ils ont résonné en Haïti. Il a évoqué la déclaration selon laquelle « tous les hommes sont égaux en droits », rappelant que ces mots ont inspiré les esclaves haïtiens dans leur lutte pour la liberté. Selon lui, « la France n’est jamais vraiment la France lorsqu’elle détourne le regard de son histoire. Elle l’est pleinement lorsqu’elle se tient aux côtés de ceux qui luttent pour la liberté. »
Une cérémonie marquée par l’émotion et la réflexion
La cérémonie s’est conclue par un chant interprété par les élèves de l’école Bernard Palissy, suivi d’un dépôt de gerbes et d’une interprétation solennelle de La Marseillaise. Mais dans l’assistance, un sentiment d’incompréhension persistait : pourquoi la voix haïtienne n’avait-elle pas été davantage présente dans cette commémoration ? Pourquoi, dans ce lieu symbolique de la mémoire, n’a-t-on pas davantage entendu la force du récit haïtien, celle qui évoque la lutte, la révolte et la victoire ?
Au fond, ce 10 mai 2025 à La Rochelle a montré que la mémoire, loin d’être une simple commémoration, est une invitation à l’action. Elle interroge, provoque, et pousse à la réparation. Tandis que des voix françaises se sont élevées, celle d’Haïti, bien qu’invitée, est restée discrète, laissant un vide qui, plus que tout, a résonné dans les esprits.




