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Fusils volés, agents enlevés : la sombre opération mercenaire américaine en Haïti

Des révélations issues d'une enquête approfondie lèvent le voile sur une opération clandestine menée par d’ex-militaires américains en Haïti.

Haïti, plongée dans une crise sécuritaire sans précédent, a discrètement confié à une société militaire privée américaine une mission à haut risque : affronter les gangs qui contrôlent une grande partie du pays. Mais l’opération, menée dans l’ombre par d’anciens soldats des forces spéciales, a tourné court. Deux hommes, un vétéran haïtiano-américain et un policier local, ont disparu. Des fusils d’assaut ont été volés. Et le silence des autorités ne fait qu’épaissir le mystère autour de cette intervention mercenaire aux contours flous.

Un contrat secret et une unité d’élite improvisée

Face au chaos, l’État haïtien a discrètement signé un contrat avec Studebaker Defense, une société américaine de sécurité dirigée par d’anciens généraux. La mission : former et accompagner une unité spéciale de police dans des opérations ciblées contre les gangs. Le contrat prévoyait 150 000 dollars mensuels et une autonomie d’action quasi totale.

Parmi les hommes recrutés figurait Miot Patrice Jacquet, vétéran haïtiano-américain, engagé comme logisticien. À ses côtés, Steeve Duroseau, son cousin, policier haïtien chargé de coordonner les déplacements de l’équipe avec les forces locales.

Une opération qui vire au cauchemar

Si les premières interventions de l’équipe semblent avoir porté des fruits, tout bascule lors d’une tentative d’arrestation du chef de gang Vitel’homme Innocent. La cible échappe à la capture, mais les tensions montent. Peu après, plusieurs fusils AR-15 sont dérobés dans la voiture blindée de Jacquet. Le même jour, Duroseau disparaît sans laisser de trace. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Jacquet d’être enlevé en pleine rue par des hommes circulant dans un véhicule de la police nationale.

Le plus troublant : les suspects seraient eux-mêmes des membres de la police, possiblement liés à des réseaux criminels. Une hypothèse qui jette une lumière glaçante sur l’infiltration des institutions par les gangs.

Le silence gêné des autorités

Malgré des promesses d’enquête, le dossier semble enterré. Le gouvernement haïtien garde le silence, et seul un gardien a été arrêté, soupçonné de complicité. L’ancien Premier ministre Garry Conille, qui aurait négocié l’accord avec Studebaker sans en informer officiellement le Conseil présidentiel, a été limogé.

Studebaker, de son côté, a suspendu ses opérations. Son fondateur, le général retraité Dana Pittard, a affirmé que son équipe avait quitté le pays et que l’affaire n’était pas liée à leur mission.

Famille en détresse, pays en dérive

La famille de Miot Jacquet, installée en Floride, est dévastée. « C’est un citoyen américain. On doit retrouver les responsables », déclare Léon Charles, ancien chef de la police haïtienne et proche du disparu. Mais dans un pays où les fusils d’assaut circulent plus librement que la justice, les familles endeuillées peinent à faire entendre leur voix.

Quand la guerre devient un marché

Ce drame met en lumière les risques croissants liés à la privatisation des missions sécuritaires. Dans un pays à genoux, livrer la lutte contre les gangs à des sociétés militaires privées sans contrôle démocratique ni redevabilité est un pari dangereux. Et lorsque ce pari tourne au fiasco, ce sont des vies humaines, comme celles de Jacquet et Duroseau, qui en paient le prix.

Au lieu d’un retour de l’ordre, c’est le chaos et la confusion qui s’étendent. Des agents disparaissent, les armes circulent, et les institutions restent muettes. Derrière les portes closes du pouvoir haïtien et les couloirs feutrés des sociétés de sécurité américaines, l’affaire embarrasse et soulève une question troublante : jusqu’où ira-t-on dans l’externalisation de la guerre contre les gangs, et à quel prix humain ?


Source : Frances Robles, David C. Adams et André Paultre, « An American Team Went to Fight Gangs in Haiti. The Mission Went Sideways. », The New York Times, 2 août 2025
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